Le «monstre de Ballaigues» sème la panique

1951 - Histoire d'iciUn fauve inconnu hante les pentes du Suchet.

Image: Lionel Portier

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A Ballaigues et dans les environs, ils furent nombreux à l’apercevoir. Et à décrire ses «deux yeux phosphorescents», qui «trouaient l’obscurité», «brillaient au bord de la route», «luisaient comme des braises» et les fixaient. Non, pas ceux du lion «d’azur couronné de gueules» figurant sur les armoiries du village. Ces yeux étaient ceux de «la bête», bientôt surnommée «le monstre». Un monstre, sur les pentes au sud du Suchet, en ce bel automne 1951? En tout cas, un animal sauvage de belle taille, inconnu au bataillon des villageois.

Un Ballaiguis l’a vu à l’orée de la forêt, un autre s’est trouvé nez à nez avec lui près du battoir, une dame Conod l’a observé elle aussi. Comme ce fut le cas quelques années plus tôt en Valais avec un prédateur qui multiplia les tueries de moutons sur les alpages, la population, chasseurs compris, ignore à quoi pouvaient bien ressembler les grands carnivores indigènes, exterminés au siècle précédent – le lynx, par exemple, aurait disparu des coteaux du Suchet depuis 1827.

Les descriptions fournies sont souvent floues, parfois contradictoires. Dans la Feuille d’Avis de Lausanne du 25 octobre, un témoin décrit «une bête étrange, plus grosse qu’un chien», qui s’est sauvée en faisant «des bonds prodigieux». Un autre décrit sa tête «petite et pointue, grande queue», un fermier a vu un pelage «jaune et tacheté, des pattes de devant assez courtes et une force extraordinaire dans celles de derrière». L’épicier du village, M. Falcy, a vu «sa couleur jaune roux» et «ses très longues moustaches». Certains entendront l’animal gronder et grogner.

Habitant d’une maison foraine, M. Cuendet a observé «son pelage tacheté de gris et de noir», sa tête ronde «et grosse trois ou quatre fois comme celle d’un chat». L’épicier Falcy ne croit pas, comme certains, avoir eu à faire au fruit d’un croisement entre un chien et un renard: «Pour moi, ça ne peut être qu’une bête sauvage: tigre, jaguar…», affirme-t-il à l’envoyé spécial de la Nouvelle Revue de Lausanne. Lequel journal s’emballe à sa suite et remporte la palme de l’hystérie collective en publiant un photomontage représentant un tigre au bord de la route de Ballaigues.

Alors les imaginations vont bon train: «Est-ce une panthère, un jaguar, un lynx ou tout simplement… un chien sauvage?» se demande la Feuille d’Avis. L’hypothèse du jaguar provient de Pontarlier, où un cirque a fait étape un peu plus tôt, duquel l’animal se serait échappé. Elle vaudra quelques jours de congé aux écoliers ballaiguis. Mais d’aucuns font remarquer que si le jaguar est à même d’attaquer l’homme, «la bête» l’a fui et n’a en outre fait aucun dégât parmi les animaux domestiques. «Il doit s’agir d’un guépard», se risque la Tribune de Lausanne le 2 novembre.

Le «monstre de Ballaigues» place le village vaudois au centre de l’actualité confédérale. Et attire les «encoubles», comme l’écrit joliment la Feuille d’Avis de Lausanne le 3: «Les chasseurs de la région sont sur les dents et ne demandent pas mieux que d’organiser des postes d’affût, mais ils sont fort contrariés par de nombreux curieux venus de toutes parts et de fort loin (de Neuchâtel et de Genève par exemple) qui les importunent de leurs questions et de leurs plaisanteries plus ou moins spirituelles, les gênant dans leur travail. Les loustics et les esprits forts feraient mieux d’aller exercer leur verve ailleurs, et les curieux les mieux intentionnés d’attendre patiemment chez eux la suite des événements.»

Il ne craint pas les chiens

Coup de théâtre: ce même 3 novembre, on apprend que «le monstre» s’est battu avec un redoutable berger allemand de 40 kilos. Lequel accompagnait Giulio Ludano, domestique de Maurice Leresche qui rentrait de la laiterie vers une ferme foraine avec ses boilles. Ludano, qui a déjà aperçu le fauve le jour précédent, dira que ce qui l’a le plus particulièrement frappé, «ce sont ses terribles yeux dont la puissance de pénétration du regard doit hypnotiser le faible gibier passant dans son champ visuel», écrit la Tribune de Lausanne.

Le domestique décrit un animal de plus grande taille que le berger allemand, tacheté et de couleur fauve, avec une grosse tête et «d’énormes mâchoires, le dos arqué et une longue queue relevée et retombant recourbée». Le chien a été sérieusement blessé au museau, au ventre, aux cuisses et au dos par les crocs et les griffes du fauve, qui a disparu dans la forêt.

Bientôt, on croit voir le «monstre de Ballaigues» un peu partout: après La Tourne sur Boudry, il a été observé au Mont-d’Or et à L’Auberson. Aux Hôpitaux-Vieux, de l’autre côté du Suchet, il aurait grièvement mutilé un chien de chasse. Près de Chavornay, il aurait bondi par-dessus un cycliste. Un chasseur de fauves parisien, membre du Club des explorateurs, de passage à Neuchâtel, est catégorique: la «bête» est un lynx – ce qui ne «colle» pas avec les descriptions d’un animal à longue queue. Selon le nemrod, une trappe à appât serait le moyen le plus sûr de le capturer.

Des pièges seront tendus, des battues réalisées avec des gendarmes et des chasseurs. Sans succès. Venu sans crier gare, le «monstre» disparaîtra de même dans l’ombre des forêts jurassiennes, emmenant le secret de son identité. Et laissant les hommes avec leurs craintes ancestrales, leurs questions et leurs fantasmes de fauves mystérieux.

Source: archives des quotidiens vaudois, sur scriptorium.bcu-lausanne.ch

(24 heures)

Créé: 23.07.2016, 15h09

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Archives des quotidiens vaudois,
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